On construit des maisons de fous
Pour faire croire à ceux qui n’y sont
Pas enfermés qu’ils ont encore la raison.
MONTAIGNE.
Au pays de l'imaginaire le temps suspend sa route et nous ouvre les portes du fantastique et du merveilleux. Le conte fut d'abord oral et le demeure encore très largement. En ce sens il peut se transformer selon l'époque et le narrateur. Même si, parfois, il est figé sous une forme littéraire rien n'empêche de le modifier.
Qu’est-ce qu’un conte ? Question pertinente mais difficile voire impossible à répondre, car au vrai, il n’y a pas de définition exacte du conte !
Une approche de celui-ci nous permet d’appréhender ce style littéraire basé sur l’oralité :
- un conte a un caractère narratif
- c’est une fiction mettant en scène du merveilleux
- c’est une forme close (un temps, un lieu, un début, une fin)
- c’est une histoire brève
- c’est une forme ouverte aux métamorphoses, à l’imagination du narrateur
L’action d’un conte se situe presque toujours dans un espace inconnu : IL Y A BIEN LONGTEMPS, dans un lieu lointain, imaginaire : DANS UN PAYS LOINTAIN, DANS UN PAYS AUJOURD’HUI DISPARU…. Ce sont des FORMULES MAGIQUES qui introduisent le conte et le rendent d’emblée merveilleux :
- IL ETAIT UNE FOIS
- IL Y A UN CERTAIN TEMPS
- DANS UN PAYS LOINTAIN
L’inconnu, le passé deviennent fantastiques, merveilleux. C’est le mythe de l’age d’or…
Le conte transgresse les contraintes géographiques, les barrières politiques et naturelles en utilisant des moyens imaginaires : LES BOTTES SE SEPT LIEUX, LE TAPIS VOLANT, LA LAMPE D’ALADIN…
Le conte utilise des formules pour résoudre les problèmes : SESAME OUVRE-TOI !
Le conte se joue de l’espace, le traverse et oscille entre le réel et l’irréel, passe de l’un à l’autre.
Le maintien, dans la narration du conte, d’une langue ancienne accentue son caractère fantastique irréel, d’une autre époque : MERE-GRAND, CHAPERON…
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HASSAN et LEILA Il était une fois, dans une des grandes tours de béton gris et froid de la ville de Nanterre, un jeune garçon qui rêvait d’un grand amour ! Mais Hassan, c’est son prénom, intimidé n’osait déclarer sa flamme à la jeune Leila qui, dans un immeuble voisin, vivait avec sa grand-mère. la vieille, toute ridée, fanée comme des fleurs sans eau, lui faisait peur ! Depuis quelques temps déjà, elle avait compris l’amour du jeune prétendant pour sa petite-fille. Quand ils se rencontraient, l’ancêtre lui jetait des regards méchants ! Il faut dire que Hassan était tout chose quand son regard croisait Leila, cette jeune et douce promise. Ses yeux brillaient, ses jambes devenaient cotonneuses, ses joues rougissaient… La fille, comme toutes les filles amoureuses, faisait semblant ne pas comprendre. Elle jouait l’indifférente. En secret pourtant, elle espérait la venue du prince charmant qui la délivrerait de la solitude et la couvrirait d’un manteau d’amour ! Et ce prince charmant ressemblait comme deux gouttes d’eau à Hassan ! Alors son cœur battait bien fort lorsqu’elle rencontrait Hassan. Oui, mais grand-mère, le voile sur les cheveux, le regard sévère, ne badinait pas. Certains camarades du jeune garçon disaient même que c’était une sorcière venue de son lointain pays, d’où elle avait été chassée par des bonnes fées, mécontentes de son comportement et de sa méchanceté. Oh ! Qu’elle était laide cette vieille revêche avec ses excroissances, ses verrues sur la figure, ses joues ravinées, sa bouche déformée aux dents jaunes et écartées. Ses yeux glaçaient le plus courageux : deux globes immobiles qui vous fixaient sans vous voir ! Elle semblait pétrie de malveillance ! Hassan n’était pas rassuré quand il la rencontrait. Il aurait bien aimé pouvoir parler à Leila mais la présence de l’ aïeule le bloquait. Pourtant, un jour de printemps, Leila se retrouva seule une fin de semaine. L’occasion était rêvée pour Hassan, le Dieu des amoureux avait écarté la mégère et laissé la place libre… Alors prenant son courage à deux mains, Hassan, l’impétrant, fila voir sa dulcinée. Il dévala l’escalier du HLM et courut vers le centre commercial où il savait retrouver Leila. Il bondissait, Hassan, il sautait les barrières tel un champion d’athlétisme ! Il était comme sur un tapis volant qui l’aurait emporté vers la belle, l’inaccessible Leila ! Ah ! Vous auriez vu ses yeux lorsqu’il aperçut sa bien-aimée ! Je devrais dire leurs yeux, car ceux, marrons d’Hassan et ceux, bleus de Leila, devenaient lumière ! Ces deux-là, visiblement, attendaient ce moment depuis si longtemps qu’ils ne savaient plus quoi se dire ! Les mots, les sons ne pouvaient plus sortir de leurs bouches. D’ailleurs à quoi auraient-ils pu servir, ces mots, quand ils joignirent leurs lèvres pour un baiser plein de promesses… La journée ne fut qu'étreintes, caresses, et, quand le soir arriva, enflammés par l’ivresse de l’amour, ils pénétrèrent dans la chambre d’Hassan. Le père du jeune homme travaillait de nuit : le champ était libre ; Le bonheur était complet. Plus de père, plus de vieille sorcière : la liberté grisa nos deux amoureux. Leurs corps juvéniles, gorgés de désir, ne se continrent pas longtemps… Hassan et Leila oublièrent tout, découvrirent l’inconnu, osèrent les gestes les plus audacieux. Leur soif de découverte était si forte que la nuit fut bien courte pour parcourir les chemins de la félicité ! Longtemps après, Hassan s'assoupit dans les bras de Leila : deux corps comblés par la jouissance qui, semblable à l’oasis du désert, abreuve la terre aride, redonne la vie, épanouit les fleurs et les cœurs… Hassan dormait comme un bienheureux. Ses songes l’emportaient sur un océan de vagues soyeuses, vers des ’îles enchanteresses. La chaleur du corps serré contre le sien l’engourdissait. Soudain, cette chaleur faiblit, sensiblement. Hassan eut un frisson et se réveilla. Il n’y voyait rien dans la nuit noire. Il sentit Leila remuer, ce qui suffit à revigorer sa virilité. Il voulut voir la jeune fille. Il tâtonna de la main droite sur le mur, à la recherche de l’interrupteur, tandis que, de la main gauche, il caressait le ventre de Leila. La lumière inonda la chambre et Hassan cligna des yeux, en se tourna vers sa conquête. Il poussa un hurlement épouvantable qui fit vibrer les murs et la fenêtre de la chambre ! Un cri d’effroi qui réveilla les voisins. Un peu partout, des lumières apparurent. Hassan, les yeux exorbités, tremblait de tout son corps : ses mâchoires s’entrechoquèrent, son cœur s’emballa : ce n’était pas Leila qui était avec lui, mais la vieille sorcière ! L’horreur le submergea. Il voulut fuir, mais la vieille, de ses bras malingres et déformés, le retenait. Elle voulut l’attirer contre elle, happer son sexe, s’accoupler une fois encore. Elle riait avec un bruit de crécelle. Son corps était hideux : ses seins flasques tombaient de son buste à la peau velue et distendue. Hassan se débattit comme un jeune fauve, pour s’enfuir quand la main droite de la vieille, une main déformée et calleuse, s’empara de sa virilité dressée. Hassan poussa un nouveau cri et sombra, inconscient. Lorsqu’il reprit conscience, on l’agitait rudement. La fenêtre était grande ouverte ; son lit était un champ de bataille. C’était son père qui le secouait et l’apostrophait : « Dis, mon gars, tu as eu un sacré cauchemar cette nuit. Va prendre une douche pour te remettre les idées en place ; il est bientôt l’heure d’aller au collège. » Lorsque Hassan fut remis de ses émotions, que sa chambre fut rangée et que les draps souillés furent enfouis dans la machine à laver, honteux, il rejoignit son père pour le petit déjeuner. Ce dernier, un peu embarrassé, lui dit : « tu sais, Hassan, tous les hommes rêvent d’amour, la nuit, au creux des draps. Ce n’est pas un crime ; c’est humain. Quand même, cette Leila doit être belle comme une princesse ; tu n’as pas cesser de murmurer son nom tandis que je t’écoutais ! quant à la vieille sorcière, je me demande ce qu’elle faisait là ! » KIUTU Il y a très longtemps, quelque part dans un pays africain, vivait un jeune garçon qui se prénommait Kiutu. Il habitait dans une case d’un pauvre village de la savane avec ses parents et sa jeune et unique sœur. Au loin on apercevait une grande et épaisse forêt. Mais personne n’osait s’en approcher. Les anciens disaient que cette forêt était habité par un monstre. Aucun des habitants du village ne l’avait vu, mais sa seule évocation provoquait l’effroi dans les regards ! Les jours s’écoulaient. Kiutu jouait avec sa sœur, aidait parfois son père et sa mère. La vie s’enfuyait paisiblement à l’ombre d’un grand baobab. Hélas, cette année là, la saison des pluies se faisait attendre et les récoltes dépérissaient et les êtres humains maigrissaient. Une épouvantable famine s’abattit sur l’Afrique noire et le village où vivaient Kiutu et sa famille. La sécheresse atteignit une telle ampleur que l’eau du fleuve qui coupait le village en deux, et habituellement tumultueuse devint un simple filet suintant, tout juste capable d’étancher la soif des habitants. Les maigres réserves de mil s’amenuisaient. La fringale creusait le ventre de Kiutu. Il décida de partir vers la grande et épaisse forêt qu’il apercevait dans le lointain afin de quérir de la nourriture pour lui et les siens. Kiutu erra longtemps pour aborder cette immense forêt. Il vadrouilla plusieurs jours parmi les grands arbres. la forêt était anormalement silencieuse. Les oiseaux ne chantaient plus eux si joyeux d’habitude. Les singes étaient tristes et sages, eux si joueurs et facétieux autrefois. Kiutu cherchait de la nourriture. Il fouillait le moindre taillis, grattait la terre. Rien ! La terre avait soif et les arbres dépérissaient, quant aux animaux, ils étaient morts ou s’étaient enfuis au plus profond de la forêt. Soudain en abordant une clairière, Kiutu, vit quelque chose qui se soulevait bruyamment en soufflant si fort que les arbres se courbaient, se pliaient et cassaient comme sous un vent dévastateur ! Kiutu était inquiet, pourtant il s’approcha de cette chose, cette énormité et là Kiutu n’en crut pas ses yeux. Cette chose, cette énormité qui se gonflait et retombait était le corps d’un homme ! Le corps d’un homme couché sur un tas de bois. C’était un géant endormi ! Il était gigantesque et portait une barbe longue comme une rivière. Sa chevelure s’étalait tel un champ de mil. Ses narines s’ouvraient titanesques comme deux infinies cavernes. Ses oreilles étaient éléphantesques. Son ventre se soulevait au rythme de sa respiration comme le soufflet d’une immense forge. Il ronflait. Son ronflement provoquait un roulement dans le sol pareil aux tremblements de terre ! Kiutu tremblait des pieds à la tête. Malgré sa peur il fit le tour du colosse avec prudence et en faisant le moins de bruit possible. Il posait avec grande précaution ses pieds nus sur le sol pour ne pas faire craquer les morceaux de bois. Kiutu frémissait, il n’avait jamais vu de géant et n’en avait jamais entendu parler sauf dans les contes que lui racontait son grand-père. Mais vous savez, les contes… Au moment où il passa devant un œil du colosse, la paupière se souleva et Kiutu vit une boule de verre plus grande que la case du chef de son village ! Puis une bouche démesurée s’ouvrit laissant voir un trou bordé d’une série de montagnes : certaines coupantes, d’autres émoussées : c’était les dents du monstre ! Une langue aussi vaste que la savane remua et Kiutu entendit ces mots terribles : - Que veux-tu insecte ? La voix était tellement puissante que son fracas renversa l’enfant. - Ce que je veux ? Répondit Kiutu, ce que je veux c’est manger a ma faim ! Le géant le regarda en se redressant, enlevant négligemment quelques arbres accrochés à sa barbe et dit : - J’ai besoin d’un domestique. Tu seras logé et nourri. - D’accord répondit l’enfant, mais d’abord qui êtes-vous ? - Je suis la Mort ! Rugit le géant. Et c’est ainsi que Kiutu entra au service de la Mort. Son travail consistait à nettoyer, balayer la maison et l’enfant passait le plus clair de son temps à manger, d’autant plus que son maître : monsieur la Mort était souvent absent pour raison de service, disait-il ! C’est au retour d’une de ces longues absences, qu’un jour, monsieur la Mort le prit au creux d’une de ces mains. Kiutu se retrouva en plein ciel, près des étoiles, bien au-dessus de la cime des grands arbres de l’épaisse forêt. La bouche gigantesque de monsieur la Mort s’ouvrit. L’enfant n’en menait pas large ! La peur se saisit de tout son corps qui se mit à trembler. Il crut sa dernière heure venue ! - Petit, j’ai envie d’une femme. Retourne dans ton village, trouve-moi une fille à marier et ramène la moi. - D’accord répondit l’enfant tout content d’être encore vivant et de pouvoir retourner vers son village. Kiutu courut vers son village où les gens mouraient de faim. Devant la hutte des ses parents, il vit sa sœur fatiguée, affamée. - Viens, lui dit-il, j’ai trouvé pour toi un mari. Tu seras bien nourri et bien logé. Il prit la main de sa sœur et l’emporta jusque dans l’épaisse forêt où monsieur la Mort les attendait et qui les conduisit vers son domicile. En trois ou quatre enjambés, ils parcoururent plusieurs dizaine de kilomètres ! A chaque pas le géant écrasait des centaines d’arbres. Le lendemain matin, en se réveillant, Kiutu trouva le géant endormi devant la porte. Il entra pour voir sa sœur. Kiutu fit toutes les pièces. Des pièces vastes. La chambre de monsieur la Mort semblait sans fin. Kiutu passa plusieurs heures à faire le tour de la maison. Rien. Pas de sœur. Il appela mais le son de sa voix se perdait dans les larges salles et aucun écho ne revint ! - Où es-tu ma sœur ? Seul le silence lourd et angoissant l’accompagnait. Kiutu pénétra dans la cuisine et là, soudain, il distingua sur le sol, dans un coin, un tas d’ossements humains. Monsieur la Mort avait dévoré sa sœur, son épouse ! Kiutu s’insurgea : - Comment, hurla t-il, je donne mon unique sœur en mariage à ce balourd et il la mange ! Il sortit furibond, alluma un grand feu de broussailles et incendia la chevelure et la barbe de monsieur la Mort. Le feu se propagea sur le corps du monstre. Kiutu s’était vengé. Il Jubilait de joie devant le corps calciné de monsieur la Mort. C’est alors qu’il remarqua un petit sac caché dans une des rides du front brûlé. Une ride de ressemblait à une crevasse ! Le petit sac de toile était intact. Il s’en saisit et l’ouvrit. Le sac était rempli d’une poudre fine. - Je suis sûr qu’il s’agit d’une médecine magique ! Alors, Kiutu retourna dans la maison et versa la poudre mystérieuse sur les ossements de sa sœur. Aussitôt le miracle s’accomplit : sa sœur ressuscita fraîche comme la rosée du matin sur les fleurs. Ils s’embrassèrent et s’en allèrent en dansant et criant : - Nous avons vaincu la mort ! Hélas, tout à son excitation Kiutu avait laissé un peu de poudre miraculeuse tombée sur la tête calcinée du géant. Un œil s’ouvrit, seul organe vivant de l’énorme visage charbonneux. Et, depuis, chaque fois que l’œil de la Mort s’ouvre, il mange de la lumière et des hommes s’éteignent, des vies s’en vont, des voix se taisent et les histoires finissent ! Conte réécrit d’après une histoire d’Henri Gougaud. « L »Arbre à Soleil » édition du Seuil.
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