Académie : avec une minuscule,
C’est un corps de jolie femme ;
Avec une majuscule, c’est un corps
De vieux barbons. Paul MORAND.
Ce mardi de début décembre, restera gravé dans ma mémoire le restant de ma vie. Tout au moins pour ce qu’il me restait à vivre.
Ce morceau de mon histoire donna à mon existence une tournure à laquelle je n’étais pas préparé. Il faut dire que je ne m’y attendais pas !
L’affaire semblait pourtant sereinement engagée, sur de bons rails.
Tout allait pour le mieux. Mon corps frémissait. Mon cœur chantait. Tout mon moi frétillait comme des papillons sur les fleurs au printemps. Malgré l’hiver qui pointait son nez, j’abordais cette saison détestée avec confiance, bonheur. J’envisageais une suite plus décontractée pour ma destinée. Le Nouvel An prochain à deux, ce qui ne m’était pas arrivé depuis plusieurs années !
Rompre une solitude non acceptée, pesante, qui vous bouffe le corps et l’âme, est une porte ouverte sur l’extérieur, sur l’espoir.
J’avais accompli la plus grande partie de ma vie. J’en prenais conscience et savourais par avance, comme un gourmet devant le fumet d’un plat, les dernières années qui me restaient avec sérénité, satisfaction. Pour la première fois depuis longtemps, l’amour était au rendez-vous après des automnes d’incertitude, de morosité. C’est une belle saison l’automne. Mais quand vous l’abordez solitaire, les couleurs des arbres ne peuvent faire oublier une réalité qui vous enferme dans une logique dépressive, ni le gris qui vous enveloppe, et le corps et l’esprit. D’ailleurs l’automne n’était que l’annonce de l’hiver, cette fin de cycle pour l’être humain.
Alors quand ses pas croisèrent les miens, je crus que nos chemins allaient devenir communs. Son sourire, sa voix chantante, sa frimousse m’avaient séduit. Nous travaillions dans le même service. Elle venait d’être mutée de province. A plusieurs reprises, je l’avais rencontrée dans les couloirs, à la cafétéria, au restaurant d’entreprise. Evidemment, sa beauté et son aisance naturelle, telle une danseuse de ballet virevoltant sur la scène, attiraient mon regard. Mais je ne pouvais imaginer qu’un jour nos liens seraient plus étroits. Que pouvais-je espérer d’une telle fille ! Elle représentait la beauté, le charme. Je n’étais qu’une ombre, un spectre qui cachait sa timidité et son visage peu attirant en longeant les couloirs, en fuyant les autres. Elle exerçait, en qualité de cadre, au service financier de l’entreprise, était l’adjointe du chef de ce département. Moi, malgré mes diplômes, je végétais dans un emploi de rédacteur chargé des relations internationales. La direction m’avait toujours refusé une promotion en rapport avec mes études.
Je l’avais remarquée et avais rapidement détourné mon regard d’elle. Comment pouvais-je imaginer la conquérir ? D’autant plus qu’a cette période, ma vie sentimentale venait de subir les rigueurs et les aléas du destin. Je n’étais pas encore remis de deux ans d’une amitié volatilisée par un simple coup de téléphone ! Deux ans qui venaient de disparaître, effacer par une fille qui m’avait redonné confiance à une époque charnière où je m’interrogeais sur le sens de ma vie. Cette fille je l’avais connue lors d’une randonnée pédestre pour laquelle je m’étais inscrit. Cette randonnée itinérante dans le Luberon, je l’avais trouvée au catalogue d’une association. Cette région française me captivait. Je voulais connaître les champs de lavande mauve et découvrir les paysages d’ocre. Le Luberon, région magique dont le nom évoque des senteurs, des odeurs, des couleurs, une façon de vivre que nous, gens des villes, avons perdu. Au cours des cinq jours de parcours, je fis connaissance d’une femme. En réalité c’était elle qui m’approcha. Moi je n’aurais jamais osé. Ma timidité maladive m’en empêchait. D’ailleurs je ne l’avais pas vraiment remarquée ! Un jour près une marche longue et difficile effectuée sur un grand nombre de dénivelés, elle vint, à l’arrivée de l’étape, me voir et discuter. Elle m’offrit une boisson au bar d’un village dont je ne me rappelle plus le nom. Son approche m’éberlua. Elle était directe et, je l’avoue, cette façon de procéder me troubla.
- Depuis ces trois premiers jours, je t’ai remarqué, observé, me dit-elle. Ton comportement est différent des autres. Ta façon de voir les choses m’intéresse. J’aimerais que l’on face plus ample connaissance.
C’est ainsi que débuta une histoire commune entre Rébecca et moi. Rébecca était son prénom. Elle habitait et travaillait dans le nord de la France. Elle s’était inscrite à cette randonnée pour lier connaissance, faire des rencontres.
Au retour de cette randonnée, nous nous vîmes souvent. Elle venait le samedi ou le dimanche sur Paris. Nous sortions ensemble. Le téléphone fonctionnait fréquemment entre nous. J’étais son confident. J’ai tout su d’elle. Ouvertement elle me proposa de vivre ensemble. Elle viendrait travailler sur Paris. Je lui plaisais et elle était amoureuse de moi. Mon cœur oscillait mais notre différence d’âge constituait un frein pour moi. Je le lui dis. Elle s’en moquait et rigola de mon blocage. Un jour, elle m’avoua sa virginité. A trente-cinq ans, elle n’avait aucune expérience amoureuse. Pourtant elle était mignonne.
- Je fais partie d’une secte, me raconta t-elle un midi où nous étions en train de déjeuner dans un restaurant du côté du Centre George-Poupidou. J’appartiens aux Témoins de Jéhovah. Dans notre communauté, les filles doivent se marier avec quelqu’un de la communauté. Les rapports sexuels en dehors du mariage ne sont pas autorisés. Quitter cette secte pour prendre quelqu’un de l’extérieur signifie l’exclusion du groupe, avec les conséquences sociales et relationnelles que cela suppose. Je travaille dans une PME affiliée à cette secte. Je veux m’en sortir qu’elle qu’en soit le prix.
Moi, la religion, les sectes, je m’en moquais. Elle le savait et ne s’en offusquait pas. Elle en riait. « c’est pour toutes ces raisons et bien d’autres que je t’aime », me disait-elle.
Elle voulait à tout prix se marier, avoir des enfants, une vie de famille. C’était évidemment louable, mais moi j’étais trop vieux. Si j’avais eu quinze ans de moins(à peu près son âge), je n’aurais pas dit non !
Nous sommes, pendant deux ans, sortis ensemble, avons partagé les restaurants, les randonnées. Elle connaissait bien Paris et me fis découvrir des endroits que j’ignorais.
Nous n’avons pas eu de rapports sexuels. Elle refusait de donner son corps en dehors des liens du mariage. Je lui expliquais que son âge serait d’ici quelque temps un problème entre nous deux. Elle rigolait de ma façon de voir les choses.
Mais elle m’estimait car je n’ai à aucun moment abusé de son corps. Je sais qu’en insistant, à plusieurs reprises, elle aurait accepté. Elle en avait envie, m’avoua t-elle un samedi où nous déjeunions dans un restaurant sur Paris, près de la Butte-aux- Cailles. Trop pur, trop respectueux de ces idées, ou trop idiot, je n’ai rien tenté.
Elle est venue plusieurs fois dans mon appartement passer la journée à manger, discuter, faire des projets de randonnées, de sorties, de vacances.
Nous avons sillonné les quartiers de la capitale, découvert maintes et maintes choses : des jardins inconnus, des rues de village, des restos…
Petit à petit, je sentais fondre la distance de cet âge qui nous séparait. J’envisageais un tournant dans mon existence. L’âge, au fond, n’est pas une barrière infranchissable !
Après tout, combien de couples vivent mariés ou en concubinage et dont l’un des deux est beaucoup plus âgé ?
C’était le cas de personnes connues : acteurs célèbres, hommes politiques…
J’étais trop bête et je m’étais fixé sur cette différence. Mais que représente cette notion d’âge ? L’âge n’était-il pas une invention de l’homme pour de gérer le temps ? Ce concept mathématique ne reposait en fait sur pas grand chose ! L’observation des phases de la Lune, des saisons, suffirait largement à l’homme pour se donner une idée du temps qui passe. Mais les scientifiques mirent tout en équations, en formules. Désormais il était impossible d’échapper à son âge. La normalisation de l’homme avait commencé avec la standardisation du temps. Maintenant l’être humain se trouvait enfermé dans cette notion de temps compté. Secondes, minutes, heures, jours, mois, années, tout était rationalisé. Impossible d’échapper à cette rigueur mathématique ! Le temps était un critère fondamental dans nos sociétés : pour le quotidien, pour le travail, pour l’éducation. Chaque seconde signifiait un coût ! Plus question de flâner, de prendre son temps : l’horaire était là pour remettre le contestataire et le rêveur dans le circuit mesuré. Pour gérer ce temps et contraindre les hommes, il avait fallu créer des fonctionnaires spécialisés dans la gestion. l’E.N.A., H.E.C., et d’autres grandes écoles furent fondées pour cette unique raison : le temps c’est de l’argent ! Ils n’y avaient guère que les poètes pour refuser cette aberration, cette O.P.A. sur le temps qui passe… Chaque seconde devenait primordiale. Le retard apparaissait comme une incongruité, une trahison, un blasphème. Un train arrivait avec dix minutes de retard et l’émeute gagnait les passagers, l’angoisse se lisait sur les visages… Pourtant ça paraissait sympa, un train qui flânait à travers les paysages ! Mais perdre son temps semblait un crime, alors vous pouvez imaginer la faute de celui qui musardait, prenait son temps : un amoral, un asocial !
Et ce temps passait, celui qui nous rapprochait Rébecca et moi, tout au moins je le supposais. Mais le temps peut être un ingrat. Je croyais que les saisons permettraient de resserrer nos liens, nos points de vue et d’écourter la distance qui nous séparait par ces quinze années de différence.
Puis un jour, je ne l’ai plus revue. Elle me téléphona deux ou trois fois, prétextant qu’elle recherchait une formation professionnelle afin de se reconvertir et venir en région parisienne ou nous pourrions nous voir plus souvent. L’été de cette année-là, pour son anniversaire je l’avais invitée au restaurant sur Paris. Elle n’était pas venue. Le doute s’installait et me tourmentait.
Nous étions en juillet et malgré mes messages sur son répondeur, je restais sans nouvelles. Mon inquiétude grandissait. Je me posais des tas de questions. Nous étions devenus amis, très proches mais sans ambiguïté. Je lui adressai une lettre dans laquelle mon désarroi ressortait suffisamment pour l’inciter à me répondre.
Ma lettre resta sans réponse, ce qui accentua mes interrogations.
Le temps passait qui, dorénavant, nous séparait. Le temps, s’il apparaissait favorable à la réflexion, ne l’était plus au rapprochement, tout au moins pour elle.
Un soir de septembre elle m’appela :
- Bonjour ! Au début du mois de juin, j’ai fait une connaissance par chez moi, du côté de Laon. Un homme divorcé. Nous nous sommes marié cet été. Je te dis adieu !
Je venais de comprendre ce que, depuis trois mois sans la voir, je ne voulais accepter. J’étais rayé de sa liste. Je n’avais pas satisfait son désir d’union. Elle avait trouvé quelqu’un d’autre. Je me retrouvais à nouveau seul après deux ans d’habitude et de complicité. Je retrouvais le vide, le téléphone qui ne sonnait pas, la solitude des samedis, des dimanches, des vacances à passer isolé.
Le choc fut dur à encaisser ! Je savais que nous deux, cela ne déboucherait sur rien de concret, mais je voulais garder notre amitié, nos sorties, le plaisir de nous retrouver. Ce soir de septembre j’ai tout perdu ! Alors vous comprendrez mon recul, ma réticence.
J’avais compris, au cours de cette ultime conversation téléphonique, que cet homme, devenu son mari, adhérait lui aussi à la même secte. Elle demeurait dans ce milieu, peut-être par facilité, pour ne pas rester esseulée. Les sectes malgré leurs apparences, offrent une sorte de refuge aux gens égarés, fragiles sur le plan sentimental. Le groupe rassure surtout lorsqu’il procure une présence, un emploi, un logement et parfois facilite les relations sentimentales, voire sexuelles. L’homme a toujours eu besoin d’un asile, d’une porte ouverte pour accueillir son désarroi, son trouble. Une main tendue, un geste d’amour ont souvent plus d’effet et de force qu’une loi sociale inappliquée. Les sectes de tous bords le savent et font un travail psychologique en profondeur.
Personnellement je refusais de croire en un dieu quelconque alors un gourou avait encore moins de chance de me convertir ! Malgré cette analyse, je reconnais que j’y avais songé afin d’élargir le cercle de mes amitiés, trouver une fille qui veuille de moi. Mais le poids religieux, les contraintes diverses, les réticences personnelles de mon esprit anticlérical et sceptique avaient repoussé ce projet. C’est pour cette raison que je ne fus pas offusqué des révélations de Rébecca sur son appartenance à une secte. Chacun, chacune cherche son bonheur là où il peut ! Plutôt que condamner les sectes et leurs agissements, ne conviendrait-il pas mieux de s’interroger sur le manque de relations dans la vie quotidienne, sur la solitude de nos villes où l’être humain recherche la chaleur de l’autre et ne rencontre que le froid du béton, les portes d’appartements qui se referment ! L’insuffisance de convivialité de nos sociétés laisse la porte ouverte à toutes les manipulations possibles. Dans ce contexte les sectes apparaissent comme une rupture de la solitude, un besoin du groupe. Elles savent jouer de ce registre pour étendre leurs manœuvres perfides et visqueuses sur l’être humain englué comme l’insecte dans la toile d’araignée avant de devenir la proie.
Ce n’est pas un hasard si ces groupes recrutent dans nos villes démesurées et frappent aux portes d’ appartements qui ressemblent à des prisons. L’idée d’appartenir à une communauté, lorsque l’on vit seul, fait vite son chemin. Se retrouver avec d’autres pour partager, rire, manger, est indispensable à l’être humain.
Son retournement, la rupture lié à son mariage dissimulé et à la va-vite venaient de rayer notre amitié. Je subis durement cette rupture. Ce retour en arrière ressemblait à une punition. J’étais choqué par son comportement. Je lui ai offert mon amitié, je l’ai respecté dans son intimité, dans ses convictions. Le résultat me tombait dessus : jeté comme un objet dorénavant inutile, sans intérêt !
Au cours de la conversation elle avait ajouté :
- Tu trouveras bien une fille un jour ou l’autre.
Voulait-elle par cette phrase douteuse justifier son comportement désinvolte à mon égard ? Etait-elle sincère ou simplement était-ce une façon de tourner la page ? Son attitude me troubla profondément et je m’interroge encore sur sa conduite. Je n’oublierai pas, et sa présence auprès de moi, et ses lettres d’amour que je garde précieusement. Rien ne pouvait me faire deviner le parjure dont je fus victime. Je porte dans mon cœur la blessure de cette trahison. Une blessure qui ne cicatrisait pas. Le temps avait beau effacer le contour de son visage, il ne pouvait guérir la souffrance morale qui m’enserrait comme les murs d’une prison enferment le condamné.
L’amitié, pour moi, avait valeur symbolique et je mettais ce mot à équivalence avec celui d’amour.
Après cette dernière communication téléphonique, je venais de tout perdre : l’amitié naissante et un amour futur peut-être.
Je retrouvais mes usages oubliés depuis presque deux années : le verre de Martini le soir. Un verre d’abord, puis un deuxième, ensuite les verres de vin rouges au cours d’un repas bâclé d’expédients, de boites de conserve. Mon corps et ma tête, retrouvaient l’imprégnation doucereuse et trompeuse de ces drogues. A la sortie du travail, je m’arrêtai à nouveau, après cette interruption de deux ans, au bar des habitudes : un demi, puis un autre, puis…
Je retrouvais les mêmes ivrognes aux même places, comme si le temps ne s’était pas arrêté. Je reprenais ma place comme si de rien n’était, avec au plus profond de mon être, une rancœur envers Rébecca. Cette parenthèse dans une existence sans grand intérêt me laissait un goût amer. Je souffrais en silence devant mon verre de bière.
Difficile d’oublier, d’effacer de sa mémoire son visage, sa présence à mes côtés. Ne plus entendre le téléphone sonner, ne plus recevoir de messages sur le portable, sur Internet, ses correspondances d’amoureuses dans ma boite aux lettres : Un grand vide envahissait mes journées. Le travail et les randonnées constituaient des dérivatifs auxquels je m’accrochais. Les fêtes de fin d’années, de nouveau seul à manger un coq au vin cuisiné, à boire mes verres de Côtes de Blaye, devant ma coupe de champagne, à pleurer sur mon sort, m’avaient fortement déprimé. Fantôme dans le noir de cet appartement, je déambulais d’une fenêtre à l’autre comme sœur Anne ne voyant rien venir, mais espérant que la nouvelle année romprait la médiocrité de celle qui s’enfuyait !
Je voyais, j’entendais la joie éclatée ici et là. Les bouteilles de champagnes devaient verser le flot du liquide dans les flûtes. Les mois s’enchaînaient sur un quotidien pareil à un ciel nuageux comme des cortèges d’espoirs déçus, des regrets amers, des rancœurs qui conduisent à la haine et noircissent l’existence. Je ruminais ma déception sans pouvoir tirer un trait sur ces deux années d’amitié, de complicité.
Les soirs dans l’appartement, j’attendais vainement son coup de téléphone qui ne viendrait plus troubler ma solitude. Mes angoisses revenaient au triple galop. Le front collé à la vitre de la cuisine, j’observais la rue, j’écoutais les bruits, caché dans l’obscurité de la pièce.
Je ne pensais plus à cette nouvelle vision entrevue dans les couloirs de l’entreprise. J’avais déjà bien du mal à évacuer l’image de Rébecca et de notre belle amitié définitivement achevée. Je n’étais pas prêt à m’embarquer vers de nouvelles aventures. J’avais trop mal et je sentais confusément qu’une fois de plus quelque chose m’échappait. Aurais-je dû dire oui à Rébecca, saisir l’occasion, son corps, sa présence ? Avais-je été trop honnête envers elle ?
L’honnêteté paie rarement. L’amitié d’une femme est souvent plus difficile à conquérir que la femme elle-même. Je ne crois pas qu’elle souffrit de cette rupture, pas autant que moi en tous les cas. Elle avait un homme, de l’amour - même si l’amour est hypocrite -, des futurs enfants. Toutes choses qui m’étaient interdites.
Lorsque je fis la connaissance de cette beauté rencontrée dans l’entreprise, je tombais de haut.
J’étais en train d’afficher un papier pour une prochaine randonnée sur l’un des panneaux laissés à libre disposition des associations du personnel, lorsqu’une voix m’interpella :
- Vous faites de la randonnée, cela m’intéresse.
C’était-elle, la nouvelle que j’avais entrevue ! J’entendis sa voix mélodieuse pour la première fois et rencontrais son sourire ensorceleur. Elle était mignonne, petite, les cheveux noirs et bouclés. Elle avait le type hindou. Ses parents venaient d’une lointaine et ancienne possession française. Elle ressemblait à une princesse indienne et dans ma tête, je voyais son image dans un sari coloré !
- Oui ! Je suis l’un des responsables du club de randonnées de l’entreprise. Si vous désirez plus de renseignements, je suis à votre disposition.
Elle me proposa de prendre un pot à la sortie du travail pour discuter. C’était la première fois je dois dire, qu’une fille aussi belle me proposait une rencontre sans réticence, sans gène de mon physique ingrat. J’en fus tout ému et j’eus, dès ce jour, des sentiments très forts envers cette femme. Je n’avais pas l’habitude. J’en frémissais par avance. Enfin quelqu’un qui agissait différemment des autres, qui ne me rejetait pas. Quelqu’un pour qui mon visage marqué et mon extrême timidité ne provoquaient pas de répulsion. A ce moment, je me sentis devenir un être humain.
A la différence de bien d’autres, elle acceptait de me regarder, de voir les couleurs de mon âme plutôt que l’aspect physique de ma figure. Elle allait à l’encontre de ceux qui fuyaient mon approche, qui détournaient leur regard, qui me parlaient avec réticence sans me regarder. Il faut dire pour leur défense que ma timidité me mettait mal à l’aise en société. Je fuyais les autres et les conversations où je demeurais silencieux. Ce silence créait un malaise et les gens, déroutés, embarrassés, s’écartaient de ma personne. Les gens n’aiment pas le silence. Un individu silencieux est perçu comme une personne bizarre, étrange.
C’est ainsi que commença notre aventure dans un bistrot et c’est aussi dans un bistrot qu’elle allait s’achever, mais je ne le savais pas encore.
- Je m’appelle Christine me dit-elle lorsque nous fûmes assis dans un bistrot rue de Provence.
Nous nous vîmes presque à toutes les randonnées. Nous étions devenus très proches. Elle me faisait des confidences sur sa famille. Elle avait été mariée plus ou moins sans son consentement, si j’avais bien compris. Heureuse ? Pas vraiment. Elle venait de quitter son domicile conjugal puisque ces trois enfants étaient désormais majeurs. Un jour, elle me montra des photos de ses deux filles et de son fils. Elle en était fière. Sa vie maritale n’avait pas été une réussite. Soumise à la loi du mâle et d’une famille arrivée des derniers vestiges de la France d’Outre-mer : Pondichéry, elle devait obéissance.
Que de vies gâchées par cette intolérance venue du fond des âges et qui soumet la femme aux décisions des hommes, à leurs coutumes barbares ! Elle avait réussi après tant d’années à se soustraire du carcan des conventions. Elle avait osé abandonné son mari, et de ce fait, vivait bannie de sa famille.
Nous sortions souvent pour nous rendre au théâtre, au cinéma.
Avec elle, j’avais réussi le deuil de mon amitié avec Rébecca, oublié mes dépits, ma rancune d’une amitié gâchée et de son mariage que je subodorais être une fuite en avant, une déception devant mon refus plus qu’un amour.
Ce jour nous avions rendez-vous dans ce bistrot pour aller écouter un concert.
Mon cœur battait la chamade, car j’avais décidé de lui avouer mes sentiments. Je voulais que nous vivions ensemble. Je m’étais préparé, j’avais maintes fois recommencée les gestes pour lui saisir la main, le corps, l’enlacer. Comme un acteur de théâtre, j’avais répété mon rôle afin d’affermir ma voix, de redresser mon buste, de préparer les gestes qui captent l’auditoire. Je rêvais de ses lèvres, de son corps déjà entrevu dans un gîte d’étape lors d’une randonnée.
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LUCIENNE
Dans le train qui la transportait vers sa future vie, Lucienne contemplait à travers la fenêtre les paysages normands défilant sous ses yeux. Son cœur battait la nostalgie. Elle angoissait un peu, anxieuse de quitter sa famille, sa terre natale, la mer et son village. Elle avait déjà effectué un voyage en chemin de fer, une première fois, avec ses parents pour se rendre à Caen, il y a quelques années. Son périple ferroviaire s’arrêta dans cette ville. Aujourd’hui sa destination n’était pas moins que la capitale ! Quand elle ne regardait plus la perspective qui s’estompait au rythme de la vitesse du convoi, elle posait son regard sur un ouvrage de poésie acheté à Coutances juste avant le départ. Elle adorait la poésie et lisait un poème de Paul Verlaine, il pleure dans mon cœur : Il pleure dans mon cœur Comme il pleure sur la ville La mélancolie qui se dégageait des écrits de l’auteur réchauffait son cœur comme l’âtre les soirs d’hiver apaise les corps et les cœurs frigorifiés. Cette nostalgie poétique convenait bien avec sa province. Elle se surprit à lire à voix haute le poème. La passagère assise sur le siège à côté, se retourna et lui jeta un regard hautain… Cette voisine, une pimbêche que tout ennuyait visiblement, avait posé ostensiblement deux revues sur la tablette amovible. L’une, une revue de luxe sur l’art, la deuxième sur l’économie. Lucienne rigolait intérieurement. Elle connaissait ce genre de femme souvent rentière d’un mari décédé, car plus âgé et épousé sur le tard. Guindée, comme dans un corset qui enserrerait le buste, elle se tenait droite, dédaigneuse, essayant de déchiffrer la revue économique qu’elle parcourait des yeux. Mais manifestement elle n’y comprenait pas grand chose ! Ce qui est normal car comment appréhender l’économie lorsque les économistes eux-mêmes se trompent systématiquement. Quant aux journalistes de cette fausse science, ils ont bien du mal à expliquer ce qu’ils écrivent ! Fausse science, oui c’était bien le terme qu’elle retenait d’une discussion avec son père. Un soir, au dîner, lors d’un débat sur l’économie, ce dernier lui avait sorti : « Nos dirigeants, énarques et consorts, accolèrent le mot science à celui d’économie afin de lui donner une prestance, du sérieux. Pourtant l’économie défie toute loi établie, toutes règles et relève plus de la psychologie que de la science ! Mais en accolant ce terme les dirigeants interdisaient aux simples gens à s’occuper de l’économie. Qui mettrait en doute une science ? Ainsi en utilisant ce vocable et l’imposant dans l’éducation nationale, le pouvoir installait une barrière entre le peuple et l’économie devenue dès lors une affaire de spécialistes, de scientifiques, d’universitaires ! Grâce à ce terme ma fille un tour d’escamotage venait d’être jouer. Nos dirigeants savent utiliser le vocabulaire à des effets corrompus, antidémocratiques » Depuis le départ, cette bêcheuse essayait de s’approprier le repose-bras séparant les deux places. Lucienne ne cédait pas. Intentionnellement, elle s’octroyait la moitié qui lui revenait au grand mécontentement de la dame qui tentait de repousser son coude. Cette personne ressemblait à une maîtresse d’école dont Lucienne gardait un mauvais souvenir : « Vous êtes ici dans cette classe, petite fille, pour obéir et vous taire » avait sorti l’institutrice un jour. Déjà à l’époque, Lucienne n’aimait pas être commandée, dirigée. Alors tant pis, la prétentieuse paierait pour l'enseignante, elle n’aura pas le repose-bras ! C’est clair ! Lucienne n’appréciait guère cette voisine qui devait, très certainement, exécrer Verlaine, poète dépravé. - Vous n’aimez pas Verlaine ? Lui demanda t-elle candidement, histoire d’entendre sa réponse. - Mademoiselle ce personnage est un monstre de débauche, de luxure. C’est un voyou, un homosexuel. Avec ce dernier terme, la miss coincée, comme l’avait surnommée Lucienne, avait tout dit, lâchée son venin en employant un mot tabou. Un mot jeté avec grande difficulté tel un objet sale dont on se débarrasse par dégoût ! Le terme, répugnant à ses yeux, écorcha les lèvres en sortant de sa bouche pincée. Des images répugnantes, certainement, se formaient dans sa tête. Des représentations de sexes d’hommes qui s’offraient au contentement charnel et mutuel. Elle jubilait Lucienne de sa provocation, retirait un fort plaisir de voir miss coincée ulcérée, rosir sous la couche de peinture qui servait de maquillage à sa figure ridée. - Moi j’adore ce poète, s’il vivait encore je l’épouserai. Miss coincée eut un mouvement d’humeur, un haut de cœur. Son visage devint courroucé, aussi rouge qu’un coq près à fondre sur l’ennemi. Elle étouffait et, offusquée, ne réussi à sortir qu’un : Mademoiselle ! Sur un ton totalement désapprobateur. Lucienne, facétieuse et enjouée, lui rétorqua : - Puisque vous n’aimez pas Verlaine, je vais vous lire un poème d’un autre auteur. Ceci dit, elle fouilla dans le sac posé sur ses genoux pour en extraire plusieurs pages de poèmes dactylographiés. - C’est un ami poète qui les compose. Je l’ai connu en travaillant au Monoprix de Coutances, il est magasinier. Il a beaucoup de talent, je trouve. Sa poésie est libre, sans contrainte d’aucune sorte, ni interdit. Tenez voici un poème que vous aimerez sûrement dit-elle souriant perfidement à la rombière. Et Lucienne de se marrer par avance intérieurement : CARESSES J’ai parcouru son corps Dévoilé au grand jour, Dans sa nudité Offerte A mes mains Tremblantes, A mes lèvres Assoiffées, A mes yeux Ecarquillés. J’ai parcouru son corps Dévoilé au grand jour, Caressé ses seins Avec mes doigts Empressés, Bu à sa source Par ma bouche Avide, Pénétré son intimité De mon sexe Turgescent, J’ai par……… La miss coincée refusa d’entendre la suite. Froissée, vexée, scandalisée, offensée, elle se leva d’un bond. Le courroux empourprait son visage, ses lèvres tremblaient mais aucun son ne sortait de la bouche tétanisée. Elle saisit sa valise du porte-bagages, ses deux magazines et alla s’installer, tout en marmonnant sur la jeunesse dévergondée d’aujourd’hui, loin devant à une place libre, non réservée. Lucienne satisfaite de sa farce, sa plaisanterie, se retrouva seule et posa son sac sur le siège vacant, étendit son bras sur la totalité du reposoir. Le temps passait tranquillement Lucienne, tantôt lisait le recueil, tantôt rêvassait sur l’écume de beaux nuages blancs, emportés par les vagues du souvenir. Dans ses pensées, elle entrevoyait la mer, le va-et-vient des marées qui caressent les plages, ondulent sur le sable comme un couple qui fait l’amour tandis qu’au ciel les mouettes rieuses accompagnent le vent. Ses songes furent interrompus par le contrôleur qui venait d’ouvrir la porte de séparation : - Bonjour messieurs et mesdames, vérification des billets s’il vous plaît. L’homme ne passait pas inaperçu avec ses cheveux longs, bouclés, qui sortaient d’une casquette posée de travers. Son ventre proéminent, ses joues rougeaudes, ses yeux rieurs laissaient présager un jouisseur de bonnes choses, un épicurien. Lucienne adorait ce genre de personnage qu’elle devinait, haut en couleurs, truculent. Il avait en plus, cet agent de la SNCF, une voix puissante qui portait loin et naissait des profondeurs. - Bonjour mademoiselle, dit-il à Lucienne qui lui présentait son billet. Ah ! Je vois que vous aimez la poésie s'étonna t-il en regardant le recueil que Lucienne avait posé sur ses genoux ! Verlaine, mon ami, mon compagnon de déroute, de doute ! Bravo mademoiselle. Lucienne était aux anges et souriait : - Vous aimez ? - Si j’aime la poésie s’exclama le contrôleur en levant les bras vers le ciel comme pour le prendre à témoin. Mais je vis, je dors avec. La poésie est une maîtresse exigeante et j’en suis fou amoureux. Quelquefois lorsque je suis en déplacement pour le service à Paris, je vais, le soir, boire un verre avec mes copains ; Verlaine, Apollinaire et Rimbaud. Nous buvons à la santé des imbéciles qui nous dirigent. Comme les imbéciles prolifèrent, nous trinquons beaucoup et en général nous finissons la soirée, ivres. Alors nous errons dans les rues de la capitale. Nous pissons notre vin sur les portes cochères des bourgeois ou contre leurs bagnoles de luxes, puis nous chantons haut et fort des chansons paillardes. Ça fait du bien d’insulter les bourges. Il fit un clin d’œil complice à Lucienne et continua son travail. Lucienne, après l’intermède du contrôleur, continua à rêvasser, à lire le recueil de poèmes. Au fond d’elle-même, Lucienne commençait à regretter sa Normandie… Lorsqu’elle descendit du train vers 18 heures, ce mois de janvier de l’année 2003, la marée humaine surprit Lucienne. La miss coincée lui lança un regard de rancune. Lucienne répondit par un geste d’adieu en lui offrant son plus beau sourire. Miss coincée devint écarlate, prit ses jambes à son cou. La gare Saint-Lazare était noire de monde. La foule gesticulait ou restait passive observant les panneaux indicateurs. Et quand ces derniers affichaient une destination attendue, se produisait une véritable ruée comme au départ d’une course à pieds. Malheur à celui ou celle, qui se trouvait sur le passage ! Des gens couraient, se croisaient, se bousculaient. Pas un seul sourire, rien que des visages bloqués, des regards qui arboraient de l’agressivité ! Avec sa valise volumineuse et bombée à la main gauche et un sac de voyage jeté sur son épaule droite, Lucienne semblait sortir d’une autre planète. Elle était stupéfaite par la densité, le tumulte, le va-et-vient incessant. Lucienne débarquait de sa Normandie natale, un petit village près de Coutances. Elle quittait sa province pour venir dans la capitale. Paniquée, elle ne savait où se diriger. Elle resta là, un peu hagarde à regarder la foule. Puis, prenant son courage à deux mains, elle sortit le papier que lui avait envoyé un cousin, un vague cousin, celui qui lui avait trouvé le travail. Je t’attendrai &agra
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